Par Didier Pasamonik
Né le 11 février 1984 à Paris, Bastien Vivès est une des révélations de l’année 2008. Son visage d’adolescent ne laisse pas soupçonner un créateur à la maturité étonnante considéré comme une des valeurs sûres de sa génération.
Si l’on s’interroge sur les origines de la vocation de Bastien Vivès, un tout jeune auteur de 24 ans qui compte déjà trois albums à son actif
et qui s’apprête à en publier deux autres dans les prochains mois, il ne faut pas chercher loin : son père, Jean-Marie Vivès, est peintre- illustrateur, photographe, auteur de matte paintings (décors de cinéma dessinés et intégrés au film) qui a travaillé par exemple avec Jean-Pierre Jeunet sur La cité des enfants perdus, ou avec Jean-Marie Poiret sur Les Visiteurs… Sa mère, quant à elle, travaille comme comptable pour Passe-Murailles, une société qui réalise des décors de cinéma. Enfant, tous les mercredis, le jeune Bastien se promène au milieu des dinosaures conçus pour la Cité des Sciences ou des décors du film Molière. Une enfance vécue dans le rêve concret de ses parents en quelque sorte. « Vu le contexte, explique Bastien Vivès, j’ai toujours eu des images de qualité entre les mains. On avait bien sûr nos dessins animés, ceux de Disney et Don Bluch, mais notre culture principale, c’était le cinéma et la peinture. Tous les voyages que l’on faisait, que ce soit aux États-Unis ou en Europe, c’était pour des expositions dans les musées : Vermeer, Bacon… On y allait principalement pour ça. J’ai donc baigné dans le milieu artistique. »
Des débuts rapides
Avec un tel atavisme, on ne lui voit pas faire autre chose que des études dans un lycée technique de dessin, puis trois ans à L’ESAG Penninghen à Paris. Enfin, les Gobelins, toujours à Paris, où il étudie le cinéma d’animation. « Le dessin, ça ce sont des études sérieuses ! » était le credo de son père, à contre-pied de ce que l’on entend habituellement dans les familles traditionnelles. Le papa de Bastien ne s’intéresse que peu à la bande dessinée, seulement quand il y trouve une dimension illustrative, comme chez Sergio Toppi, par exemple. « J’ai choisi la bande dessinée, témoigne Bastien Vivès, parce que c’était un bon compromis entre ma formation pour le dessin et ce que j’ai toujours voulu faire : raconter des histoires ». Jean-Marie Vivès ne se trompe pas en ce qui concerne la carrière de son fils : Il est encore aux Gobelins lorsqu’il se retrouve recruté par les éditions Danger Public qui avaient découvert son univers un peu délirant sur son blog. Ils lui commandent deux albums d’illustrations : Poungi la racaille et Poungi II : Obtiens la richesse ou meurs en essayant qu’il signe du pseudonyme de Bastien Chanmax. À peine les ouvrages publiés, Bastien est contacté par la société de dessins animés Xilam, l’une des plus importantes du secteur (elle a produit Lucky Luke, Corto Maltese, Oggy & les cafards ou encore Les Zinzins de l’espace 2 ). Il réalise pour eux un pilote et il signe un dessin animé encore actuellement en cours de développement. À seulement 22 ans !
Les débuts dans la bande dessinée
Quand Bastien commence les premières planches de Elle[s], un ami qui publie chez Glénat lui
suggère d’en envoyer quelques copies de planches chez cet éditeur. Le dossier reste six mois sans réponse. En janvier 2006, Bastien se rend pour la première fois au Festival d’Angoulême, avec son book sous le bras. Mais il arrive le dimanche, les bulles sont désertées et les éditeurs sont déjà rentrés chez eux. Buisson creux ! Revenu à Paris, Bastien décide de prendre son destin en main : il envoie ses planches à tous les éditeurs qu’il connaît : Dupuis, Dargaud, Delcourt, Casterman et Soleil. Il reçoit des réponses de Delcourt et Casterman qui lui accordent un entretien. Chez Casterman, qui vient de créer le label Kstr, il rencontre Didier Borg qui lui donne carte blanche. Cette attitude le fait basculer en faveur de l’éditeur d’Hugo Pratt et d’Hergé. « J’ai choisi ce métier pour la qualité des conditions de travail » explique le jeune auteur avec une étonnante maturité dans le propos. Son choix est logique : la nouvelle collection Kstr dispose d’une pagination libre, d’un format Graphic Novel, et affiche un ton « djeunz » labellisé « Rock ‘n Roll ». Le dessin de Vivès, qui ne veut pas encore s’enfermer dans un genre formaté, colle à merveille à cette nouvelle gamme de livres dévolus aux nouvelles tendances graphiques.
Elle[s] (2007), son premier album pour Kstr, est une chronique des années de l’adolescence où filles et garçons apprennent à se connaître. Découverte de la sexualité, de soi, de l’autre. Vivès rend avec une infinie justesse Les nuances et les ambiguïtés des sentiments de « l’âge
ingrat ». Le plot tient aux hésitations de deux protagonistes qui finiront par se rencontrer après avoir emprunté des chemins sentimentaux tortueux.
Mouvement habiles de la caméra, maîtrise des jeux de regard, sens du décor, découpage rythmé,… la maturité de ce nouvel auteur surprend de prime abord. Les couleurs étalonnées dans la gamme des pastels et ceintes par un trait gris-noir, jouent un rôle important dans la narration et contribuent à la densité de la scène. Les personnages ont du corps et, ce qui rare chez un aussi jeune auteur, des corps aussi. Bref, ce premier livre, même s’il se fait discret, est une réussite.
Le cinéma comme référence
Toujours chez Kstr, Hollywood Jan (2007), est un livre que Bastien Vivès réalise en collaboration (scénario et dessins) avec Michel Santavile. Il se signale par son côté « cartoon », « manga » diront certains. En réalité, le dessin ressort davantage du style et des techniques de l’animation auxquels nos jeunes auteurs ont été formés que d’une quelconque référence bédéphilique, sauf peut-être en révérence à un auteur moderne comme Gipi. Petit et malingre, Jan, le héros de l’histoire, s’en va sur le chemin de l’école accompagné de ses trois « anges protecteurs » : Schwarzy, Sly et Russel, les trois stars d’Hollywood. Mais nos trois tas de muscles en font trop et rendent l’intégration de Jan encore plus compliquée que prévu. Les pages se succèdent et, si on a l’œil exercé, on distingue plutôt bien celles
dessinées par Vivès de celles de son compère. Dans les séquences oniriques, le trait disparaît au profit de denses taches de couleur saturée. Cet hommage au cinéma de genre américain – là encore, le cinéma est la référence- convainc en dépit d’un script plus confus que le précédent.
Ondines
C’est avec son troisième ouvrage, Le goût du chlore (2008), peut-être parce qu’il est cette fois cartonné, que Vivès se fait vraiment remarquer. Le dessin est très différent des deux précédents opus : il accède à une sorte de plénitude par le dépouillement. La gamme chromatique, conçue à la palette graphique sur ordinateur comme pour ses précédents ouvrages, est celle de la piscine, la couleur vert-bleu de l’eau chlorée. Le scénario répond à cette exigence de simplicité : un jeune homme affecté d’une scoliose doit pratiquer de la natation sur les conseils de son kiné. Il n’est pas spécialement client mais, faut ce qu’il faut, sa santé en dépend. Il se motive en invitant un copain à se joindre à lui mais bientôt, l’apparition d’une sympathique naïade, championne de natation au corps parfais, va lever ses dernières appréhensions. Son application à la nage est indexée à celle de cette beauté qui le fascine. Mais la timidité du garçon fait qu’ils ne s’échangent même pas leurs prénoms et la relation se dissipe lorsqu’il croise lors d’un de ces mercredis où s’est installé leur rendez-vous informel, un homme avec lequel la nageuse semble être en couple.
Le Goût du chlore est une rafraîchissante collection de moments furtifs fait de sourires, de regards, de courts dialogues échangés entre deux longueurs de piscine, de corps qui s’étirent dans l’onde, de silence, de volupté aussi. Un livre marquant, qui restera. Certains lecteurs reconnaîtront dans cet album la piscine Pontoise, un bijou architectural parisien. On suppose que Bastien Vivès y a ses habitudes, tant l’ambiance, les détails comme la voûte vitrée ou les arcanes des douches sont restitués avec fidélité. « L’idée m’est venue en me souvenant
la relation que j’avais avec une fille à un moment donné. Je me suis aperçu que dans mon souvenir, j’avais vraiment sacralisé certains moments de ma vie avec elle en oubliant tout le reste. En faisant l’album, j’ai voulu repasser ces moments, m’expliquer comment on tombe amoureux. La piscine est un huis clos dans lequel je pouvais faire naître ce genre de choses.» Tout l’album a été conçu de mémoire : « C’est ma méthode de travail. Je regarde tout et j’enregistre. Mon cerveau n’est obsédé que par une seule chose ».
La critique salue la performance et il est probable nous nous trouvions là devant l’une des bandes dessinées susceptibles de se retrouver en lice aux Essentiels d’Angoulême 2009.
Projets
Les affres du couple sont également au cœur de l’album que Bastien Vivès publie en septembre prochain aux éditions Warum, un tout petit label indépendant : La Boucherie. La boucherie, c’est celle d’une relation amoureuse qui se termine et qui vous laisse en charpie. « je l’ai fait après Le Goût du chlore, nous raconte Vivès, c’est un livre que j’ai fait en essayant de répondre à une phrase que j’avais dans la tête : « Pour ces moments que l’on pense uniques et qui, j’espère, le sont ». Ce livre a été construit sur deux discours, l’un plus « réfléchi » et l’autre plus « émotionnel » et j’utilise ces deux discours pour parler de la relation amoureuse. »
Un autre titre est prévu début 2009 chez KSTR : Dans mes yeux, un album qui, sur 130 pages, égrène les moments d’une vie quotidienne mais uniquement perçue au travers du dialogue partiel entre une fille et un garçon dont la réponse est inaudible : « Pour cet album, j’ai utilisé le crayon de couleur parce que c’est vraiment un album qui joue sur les sens ». Un moyen idéal, nous dit l’auteur, pour traduire les sentiments.
Par Didier Pasamonik
Illustrations :
Portrait de Bastien Vivès par Didier Pasamonik
Poungi, une première série de livres d’illustrations conçue par Bastien Vivès – Éditions Danger Public (2 volumes) (2006)
Elle[s] de Bastien Vivès, aux éditions Kstr / Casterman (2007)
Hollywood Jan, scénario et dessin de Michel Santavile, aux éditions Kstr / Casterman (2007)
Le Goût du chlore, de Bastien Vivès, aux éditions Kstr / Casterman (2008)
Une double page du Goût du chlore, de Bastien Vivès, aux éditions Kstr / Casterman (2008)
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août 12th, 2008 at 17 h 33 min
Pardonnez-moi de faire mon savant, mais on dit « matte » painting (et non map)…
août 20th, 2008 at 12 h 51 min
Une précision, « Dans mes yeux » sera publié chez KSTR et non chez Actes Sud.
août 20th, 2008 at 12 h 52 min
Autre correction… il s’agit de michaël SanLaville avec un « L »… qui prépare un album pour KSTR aussi à paraître au premier trimestre 2009.
août 23rd, 2008 at 15 h 16 min
En revanche, Actes Sud BD devrait publier « Je suis horrible ».
septembre 1st, 2008 at 12 h 48 min
Merci pour vos remarques. C’est corrigé.
février 9th, 2009 at 10 h 33 min
[...] dont nous vous faisions le portrait dans nos pages est en effet la grande valeur montante de l’année [...]
février 12th, 2009 at 12 h 32 min
[...] 5 août dernier, nous vous faisions son portrait sur ce site même. Nous avions été subjugués par la maturité de ce jeune homme qui vient de passer le cap des 24 [...]
mai 12th, 2009 at 11 h 14 min
[...] à la création personnelle. Il y croise un autre élève dans le même cas que lui : un certain Bastien Vivès. Ensemble, ils font l’école buissonnière de la BD. Son parcours, comme celui de Bastien, passe [...]