Mundo-BD À la poursuite du Style Atome : Vers la Ligne claire (1/2) | Mundo-BD

Par Didier Pasamonik 

illustration d'Alexandre FrancOn parle souvent en bande dessinée de « Ligne claire », voire de « Style Atome », en évoquant le dessin d’Yves Chaland, de Serge Clerc ou d’Émile Bravo. Ces deux termes ont leur petite importance dans la petite histoire de la bande dessinée francophone, mais ils ne recouvrent pas vraiment la même chose.

Cela se passe à la fin des années soixante-dix. La bande dessinée belge est au zénith : Hergé, Franquin, Jacobs, Tillieux, Jijé… triomphent. En 1974, le Festival d’Angoulême leur donne une espèce de reconnaissance officielle. Les Cahiers de la bande dessinée et les premiers ouvrages sur la bande dessinée leur donnent une place cardinale. Dans les librairies et dans la grande distribution, Tintin, Gaston, Lucky Luke, Les  Schtroumpfs,… se vendent par millions. Leurs créateurs sont des stars, mais pour l’heure, seul Hergé le sait. Il a patiemment tissé son réseau, construit son image, avec professionnalisme. Dans l’ombre, une génération de nouveaux auteurs s’apprête à naître. Elle s’incarne déjà dans Pilote, et bientôt dans Métal Hurlant, Fluide Glacial, et L’Écho des Savanes. Dans ces années-là, l’importance des auteurs belges est si prégnante, si évidente, que la bande dessinée française deviendra –hommage ? annexion ?- la bande dessinée « franco-belge ». Mais cette bande dessinée « franco-belge » n’est pas vraiment à proprement parler un style reconnaissable. Quel point commun en effet entre Hergé et Morris, entre Macherot et Jacobs ?

Deux mouvements vont incarner plus proprement l’École belge dans les années quatre-vingts : La Ligne claire et le Style atome. Ils vont avoir chacun leurs chefs de file et leur instant théorique.

La naissance d’un style « belge »

À la fin des années soixante, c’était une évidence : les journaux belges Tintin et Spirou dominaient de la tête et des épaules la production francophone. De la prospère mais peu créative presse confessionnelle (Bayard, Fleurus Presse ), de la presse distractive communiste (Vaillant, puis Pif Gadget ) ou dépendant des licences de Walt Disney ( Mickey, Picsou…), rares sont les auteurs qui émergent vraiment. Il faudra attendre 1959 et la création du journal de Pilote, avec des créateurs comme Goscinny, Uderzo, et bien plus tard Gotlib, Reiser ou Druillet pour que les choses changent. Même au sommaire de Pilote à ses débuts, les créateurs belges sont nombreux : Charlier, Hubinon, Mitacq, Tillieux, Funcken, Jidéhem et même Jean-Michel Folon figurent au sommaire des premiers numéros. Cette puissance est confirmée en librairie :Tintin ringardise Bécassine et Zig & Puce, Gaston incarne l’humour au bureau, on parle « Schtroumpf » dans les cours de récré qui se retrouvent taguées de marques jaunes…

Il paraît que ce fut Jean Boullet, le fondateur de la librairie « Le Kiosque » où Philippe Druillet rencontra la bande dessinée et la science-fiction, qui fut le premier à rendre hommage aux grands auteurs belges. C’était en 1966. Fait majeur : il fut le premier à mettre un prix (prohibitif, diront les amateurs) sur les éditions originales, ce qui lança le mouvement d’une « collectionnite » qui ne s’est pas démentie depuis. Le brocanteur belge Michel Deligne, avec sa boutique Curiosity House à Bruxelles, lui emboîta le pas. Curiosity, c’était (et c’est encore, d’une certaine façon), un haut lieu de culture. On y entretenait, au milieu de vieilles reliures et d’une impressionnante collection d’armes à feu et de sabres, la nostalgie des grands conteurs de la bande dessinée d’autrefois : les Français René Giffey, Étienne Le Rallic, Edmond-François Calvo… et les Belges : Hergé, Jijé, Tillieux, Franquin… Or, en 1971, Michel Deligne se mit à éditer un prozine : Curiosity Magazine. Dans ses pages, Maurice Tillieux voisinait avec un graphiste inconnu qui s’inspirait à la fois du style loustic de Jijé et des vibrations graphiques de l’Underground américain: Ever Meulen.

Aux sources de la Ligne Claire : le mouvement Underground

En Hollande, depuis 1967, un surgeon de l’Underground américain était venu s’implanter, et pour longtemps, en terre batave : Robert Crumb, Victor Moscoso, Vaughn Bodé, Spain Rodriguez, Art Spiegelman ou Robert Shelton influencent profondément, et jusqu’à aujourd’hui la bande dessinée hollandaise. On y parle avec une grande liberté de sexe, de drogue, et bien entendu de Rock ‘n Roll. Il n’échappe pas aux observateurs que ces jeunes artistes venus d’Outre-Atlantique marquaient une vénération pour leurs prédécesseurs : Harvey Kurtzman (Mad Magazine), George Herriman (Krazy Kat), E.C. Segar (Popeye), Cliff Sterrett (Polly and her Pals), Bud Fisher (Mutt and Jeff) ou encore Basil Wolverton (Lena Hyena) font partie de leur Panthéon.

Joost Swarte, Evert Geradts, Aart Clerkx, Peter Pontiac, Marc Smeets, Harry Buckinkx et d’autres cherchent à les imiter. Mais quels seront leurs référents culturels dans la bande dessinée européenne ? Hergé s’impose. Et derrière lui, ses précurseurs : Joseph Porphyre Pinchon (Bécassine), Benjamin Rabier (Gédéon), Alain Saint-Ogan (Zig & Puce), auxquels on joint, par transitivité, l’Américain George McManus  (Bringing Up Father).

En 1977, les collectionneurs et historiens de la BD Har Brok et Ernst Pommerel, ainsi que leur ami le dessinateur Joost Swarte, organisent à Rotterdam une exposition en l’honneur du maître de Bruxelles : Le catalogue de l’expo, intitulé De klare lijn (La Ligne claire) théorisa un concept dont la fortune critique ne fait aujourd’hui plus de doute.

De L’École d’Hergé à la Ligne claire

 Auparavant, François Rivière, le critique bien en vue des Cahiers de la Bande dessinée publia chez Glénat un petit opuscule intitulé « L’École d’Hergé » qui met en perspective l’influence d’Hergé sur la bande dessinée belge, notamment au travers de ses assistants : Edgar P. Jacobs, Jacques Martin, Bob de Moor, Roger Leloup… Passionné de Jacobs, Rivière scénarisa pour le jeune Floc’h, un album, Le Rendez-vous de Sevenoaks (Dargaud, 1977) qui concrétise en quelque sorte le classicisme de l’École de Bruxelles, puisque précisément la marque du classicisme, c’est l’imitation des anciens. L’album est un succès et, à partir de cette date, les librairies seront envahies de clones plus ou moins bien imités des modèles originaux. Se crée alors un maniérisme insupportable sous bien des aspects.

Mais nous avions laissé un moment Michel Deligne et son Curiosity Magazine. Dès 1973, le libraire au chapeau de cow-boy entama la réédition d’ « incunables » : les Blondin et Cirage de Jijé, les Félix de Tillieux… tandis que ses concurrents bruxellois firent de même : le précurseur RanTanPlan / DistriBD, Chlorophylle, Bédéscope, Magic-Strip… Les libraires français désignent ces ouvrages, pour la plupart distribués par Futuropolis en compagnie d’imports Underground des USA, du terme méprisant de « belgeries ». La rencontre entre ce patrimoine belge avec le mouvement pasticheur impulsé par Floc’h & Rivière créa un effet comparable à celui de la Klare Lijn hollandaise. Mieux : l’album de Ted Benoit, Vers la Ligne claire, aux Humanoïdes Associés en 1980 sonna comme un manifeste, cet auteur abandonnant ostentatoirement un trait propre à l’Underground (Hôpital, 1979) pour le tracé impeccable de l’auteur de Tintin.

La publication en France de L’Art moderne de Joost Swarte aux Humanoïdes Associés (1980) et d’un mémorable 30 x 40 du même chez  Futuropolis (1980) acheva d’intégrer le style d’Hergé dans la tendance moderniste. Bruno Lecigne, dans son ouvrage Les Héritiers d’Hergé (Magic-Strip, 1983) distingua une « école de Bruxelles » « correspondant à un traitement esthétique où l’idéologie peut se lire au premier degré » d’un « style d’Hergé » « correspondant à un traitement artistique où l’idéologie peut recevoir des chocs ». Par conséquent, les auteurs de cette génération s’articulaient entre eux, selon lui, en fonction des « effets d’école » et des « effets de style ». L’ouvrage de Lecigne est un peu un attrape-tout qui part d’une « école du classicisme et de la simulation » (dont Bob de Moor est l’archétype) à la « génération des passeurs » : les espiègles pasticheurs de Tante Leny, le théoricien Joost Swarte qui transforma le dessin d’Hergé en « art », Jacques Tardi et son « esthétique de la citation », pour aboutir enfin aux « modulations modernistes » d’Ever Meulen, de Théo Van de Boogaard, des pasticheurs pornographiques, jusqu’à la cohorte des auteurs contemporains qui recueillant un peu d’ADN hergéen dans leur dessin. À ce stade de l’analyse, Lecigne prescrit aussi bien Kiki Picasso, qu’Yves Chaland, que le courant « néo-classique » qui va jusqu’à Daniel Ceppi ! Pour avoir été un acteur de cette entreprise (co-créateur, avec mon frère Daniel, des éditions Magic-Strip, j’étais le commanditaire de cet ouvrage), il faut bien reconnaître qu’il y avait là une part de propagande qui consistait à légitimer la nouvelle génération en la rattachant aux anciens.

Didier Pasamonik

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Illustrations :

De Klare Lijn de Joost Swarte (1977). Ce catalogue fut à l’origine du mouvement de la Ligne claire

Joost Swarte. Il forgea les notions de « Ligne claire » et de « Style atome » – Photo de Didier Pasamonik

Vers la Ligne claire de Ted Benoit (Les Humanoïdes associés, 1980) concrétise son arrivée en France.

Le Rendez-vous de Sevenaoks de Floc’h et Rivière (Dargaud, 1977)

Ever Meulen, le parfait représentant du « Style atome ». Photo de Didier Pasamonik.

Gert Dooreman. Ce graphiste belge fit partie des illustrateurs de L’Expo 58 et le Style atome (Magic Strip, 1983). Cette illustration en est extraite. © Gert Dooreman.


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Date:
Mardi, août 12th, 2008 at 8 h 00 min
Categorie:
Actualités, BD Européenne
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3 Responses to “À la poursuite du Style Atome : Vers la Ligne claire (1/2)”

  1. Bertrand Lachèze Says:

    Cher Didier,

    A quand vos mémoires ?

  2. jas Says:

    bravo pour ce petit texte, la ligne claire continu toujours à minspirer bonne continuation JAS

  3. Yann et Olivier Schwartz, Une aventure de Spirou et Fantasio : Le groom vert-de-gris, Dupuis « Phylacterium Says:

    [...] article de Didier Pasamonik explique en détail l’aventure du mouvement sur le site MundoBD : http://www.mundo-bd.fr/?p=1167 Publié [...]

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