Mundo-BD À la poursuite du Style Atome : « Un style joueur avec le design » (2/2) | Mundo-BD

Par Didier Pasamonik 

illustration d'Alexandre FrancNé de la Ligne claire, le « Style atome » récupère Franquin, Jijé et Tillieux dans les rets du mouvement moderniste de la bande dessinée du début des années ’80. Magic-Strip et Yves Chaland sont les acteurs de cette récupération culottée.

 

Le concept de « Style atome » fut forgé par Joost Swarte dans son ouvrage publié chez Futuropolis, 30 x 40 (1980). Le vocable vient en titre d’une leçon d’Anton Makassar, un personnage inventé par Swarte pérorant sur l’histoire de l’art. Déplorant la prolifération dans toute  l’Europe d’une normalisation ennuyeuse du design, Makassar attirait l’attention du lecteur sur « un style joueur dans le design », « un art-déco contemporain d’il y a trente ans » : Le « Style atome ». « Un style –comme il y en a plusieurs- qui de temps en temps se voit réanimé pour un instant quand la mode en a besoin » écrivait-il alors. Et de citer des noms : Picasso, Matisse, Kandinsky, Pollock, les Constructivistes russes, l’Entartete Kunst, le Barbarisme… Il conclut : « Indépendamment de notre jugement, les Belges l’ont trouvé assez important pour dresser un monument pour le style atome : L’Atomium (1958) à Bruxelles. »

La collection Atomium 58

À ce stade du récit, il est utile de parler de la rencontre entre Yves Chaland et les éditions Magic-Strip. Elle se passe dans la librairie Chic-Bull, boulevard Maurice Lemonnier à Bruxelles. Nous sommes en 1980, trois jeunes collectionneurs venus de Paris poussent la porte. Les frères Pasamonik, propriétaires des lieux les reconnaissent : il s’agit d’Yves Chaland et de Luc Cornillon, les auteurs de Captivant (1979) un fabuleux pastiche des « illustrés » des années cinquante. Comme l’expliqua plus tard Yves Chaland au Collectionneur de bande dessinée (N°69, 1992) : « …mon objectif était de « pomper », pomper à tout prix ! La BD se voulait créatrice, les lecteurs reconnaissaient un auteur par son style, par son héros, etc. Moi, j’ai déclaré d’abord : « je n’ai pas de style ! ». Dans Captivant, il y avait autant de styles qu’il y avait d’histoires. Je dessinais noir et blanc, clair-obscur, au pinceau, à la plume, je mélangeais les techniques. » « Les Shadoks de la Ligne claire »  pompaient partout mais principalement chez Tillieux, Franquin, Jacobs et les grands noms du comic book comme Frank Frazetta, Lou Fine, Will Eisner, Jack Kirby… On n’était pas seulement dans le pastiche, dans la seule appropriation stylistique, on était, comme en Hollande, dans la citation révérencieuse des grands classiques. Si la Ligne claire hollandaise louchait vers les classiques du comic strip en les recombinant avec le style d’Hergé, ses homologues français Chaland et Cornillon, et à leur suite Serge Clerc (le troisième larron entrant dans la boutique bruxelloise) remixaient « l’école de Marcinelle » avec les classiques du comic book, les publications Marvel et DC Comics.

Les frères Pasamonik, à ce moment, par mimétisme sans doute avec leurs concurrents Deligne, Chlorophylle et Bédéscope, s’étaient mis à rééditer des classiques de la bande dessinée belge : Follet, Cuvelier, Franquin, Liliane & Fed Funcken, Lambil, Greg, Vandersteen, etc. figuraient à leur catalogue. Mais la concurrence était rude et les meilleurs morceaux étaient déjà pris. En outre, les éditeurs d’origine (Dupuis, Lombard, Casterman…) commençaient à percevoir l’intérêt commercial de ce revival. La source se tarit. Les éditeurs de Magic-Strip jetèrent alors leur dévolu sur ces jeunes artistes respectueux de leurs aînés créant pour eux la collection Atomium 58 qui réaménageait, en direction de leur clientèle de collectionneurs, les codes de la bande dessinée classique : dos en percaline « à la Lombard », format comic book et bichromie typiquement 1950, afin de servir d’écrin à des productions nouvelles. Le logo était dessiné par Ever Meulen et les trois premiers titres (1981-1982) étaient dessinés par Serge Clerc, Yves Chaland et Luc Cornillon. Quand la collection fut lancée, les trois premiers tomes comportaient des épinglettes originales de l’Exposition Universelle de 1958 dessinées par Lucien Deroeck : nos débrouillards libraires bruxellois en avaient trouvé 10.000 pièces à vil prix dans une brocante…

Différence entre « Ligne claire » et « Style atome »

Mettant en chantier le livre de Lecigne sur les héritiers d’Hergé, Magic Strip se rendit compte que le terme de « Ligne claire » ne suffit plus  pour désigner les artistes publiés dans son catalogue. Le si caractéristique Franquin de Modeste & Pompon, le gracieux Will d’Éric & Artimon, le facétieux Jijé de Blondin et Cirage ne sauraient être enfermés dans le concept austère –on peut dire, vu son tropisme hollandais, « calviniste »- de la Ligne claire batave. En un mot comme en cent, si un auteur de « Ligne claire » peut devenir un auteur de « Style atome » (« Un style joueur avec le design »), l’inverse l’est pas forcément vrai : Franquin, Mariscal ou Bazooka, par exemple, ne sont pas des auteurs de Ligne claire.

Un « manifeste »

Le choix du nom de la collection, Atomium 58, n’était pas là au hasard. En 1983, le fascinant cristal d’acier qui avait échappé à la démolition de l’Exposition universelle, fêtait ses 25 ans. Magic-Strip publia un livre-hommage qui servit également de manifeste à la nouvelle collection.

Ce fut l’occasion de mettre au clair la notion de « Style atome ». Dans l’album 30×40, Swarte désignait comme auteurs de « Style atome » aussi bien quelques auteurs Dupuis, qu’Ever Meulen, le  groupe de dessinateurs parisiens Bazooka, ou encore le Catalan Mariscal, le futur concepteur de la mascotte des Jeux Olympiques de Barcelone… Auteur de l’article sur la bande dessinée figurant dans cet ouvrage, je poussai le curseur plus loin, incluant dans la liste Cliff Sterrett de Polly and Her Pals (1912), les variations cubistes de Cazanave, Spirou et l’aventure et certaines pages du Valhardi de Jijé, Radar de Bob V. Vinnel, Gaston Lagaffe et Modeste & Pompon de Franquin, Tif & Tondu et les travaux graphiques de Will, les automobiles de Jidéhem, le Tillieux des Cargos du crépuscule, certaines pages de Willy Vandersteen. Confortant l’analyse de Makassar, j’incluais Kiki Picasso de Bazooka dans la liste, sans doute parce que celui-ci avait proclamé : « Mon papy a inventé l’art moderne, j’ai fait mieux depuis ! » et, après avoir égrené la liste des auteurs, selon moi, « atomiques » (où je ne manquai pas de faire figurer la plupart des auteurs de la maison), je stigmatisais la création « utile » et « fonctionnelle », l’aigreur et la morosité des « losers » de Mai 68, et dans un culot consommé, je discréditais les stars de l’époque : Lauzier, Christin & Bilal, ou Brétécher « d’antan » refusant d’être modernes à défaut d’y croire. Ce manifeste était en réalité une sorte de pastiche d’historien, tenant plus de la boutade que de la véritable analyse critique.

Comme la Ligne claire, cette lecture amusée de l’histoire de la bande dessinée qu’est ce « Style atome » inventé par Swarte, a ironiquement fini par rencontrer une sorte de réalité.

Didier Pasamonik

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Illustrations :


Yves Chaland par Ted Benoit. Le jeune auteur français décédé brutalement en 1990 à l’âge de 33 ans a été le chef de file du mouvement de la Ligne claire en France. Il est aussi l’un des représentants du Style atome… © Ted Benoit

Captivant de Luc Cornillon et Yves Chaland (Humanoïdes Associés, 1979). Ce premier album de pastiches se distingue de la démarche de Floch, plus respectueuses.

Le logo de la collection Atomium 58 aux éditions Magic-Strip avait été dessiné par Ever Meulen. Il représente la création de Waterkeyn et Polak (1958) : un cristal de fer. © Ever Meulen.

Daniel et Didier Pasamonik, les fondateurs des éditions Magic-Strip par Yves Chaland (1982). © Yves Chaland.

L’Expo 58 et le style atome, un collectif dirigé par Didier Pasamonik (Magic-Strip, 1983). Un manifeste qui réifie un concept inventé par Joost Swarte.

Bob Fish de Chaland (Humanoïdes associés, 1981). Un exemple marquant de « Style atome ».


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Date:
Mardi, août 19th, 2008 at 8 h 05 min
Categorie:
Actualités, BD Européenne
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One Response to “À la poursuite du Style Atome : « Un style joueur avec le design » (2/2)”

  1. Jean-Bernard Says:

    Bonsoir,
    Un grand merci pour cette analyse pertinente qui préfigure de belle manière la discussion sur la ligne claire d’Yves Chaland des prochaine rencontres de Nérac. J’ai hâte de vous y entendre !
    Bien amiclairement.

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