Nérac accueillait la semaine dernière les premières Rencontres Chaland organisées par son épouse Isabelle Chaland-Beaumenay-Joannet. Une brochette de grands auteurs étaient présents, de même que d’éminents spécialistes. Une étonnante ferveur entoure cet auteur culte disparu en 1990, à l’âge de 33 ans.
Pourquoi Nérac ? C’est le lieu où Yves Chaland a passé toute sa jeunesse et où il se sentait profondément
enraciné, même si ses études ont du le mener à Saint-Étienne et son activité professionnelle à Paris. C’est là qu’il a formé son goût pour la bande dessinée en lisant la collection de ses cousins. Située à une vingtaine de kilomètres d’Agen, cette petite ville était baignée de soleil en cette fin du mois de septembre. Quelques auteurs, parmi les plus notoires, étaient présents pour célébrer ces premières Rencontres : François Avril, Ted Benoit, Jean-François Biard, Hubert Mounier alias Cleet Boris, Émile Bravo, Christian Cailleaux, Serge Clerc, Luc Cornillon, Christian Desbois, Jean-Claude Götting, André Juillard, Alain Lachartre, Loustal, Jacques Terpant, Francis Vallès,… l’éditeur Éric Verhoest, l’écrivaine Nicole Zorn, le storyboardeur Maxime Rebière, le directeur artistique Alain Lachartre, le publicitaire Michel Bellon. Excusez du peu ! Pourquoi tant de ferveur pour un artiste qui n’a pas eu le temps de produire plus d’une dizaine d’albums en une décennie environ ?
Chaland et « La ligne claire »
Nos lecteurs connaissent désormais ce style graphique qui, comme le définit Patrick Gaumer dans le Dictionnaire Larousse de la Bande Dessinée, désigne un dessin « linéaire, continu, refusant toute ombre, tout volume susceptibles d’altérer la lisibilité de l’ensemble », comme celui d’Hergé. Pourtant, Hergé n’est pas la première influence du jeune Néracais.
En août 1976 –il a alors 19 ans- il parle de ses premiers pas dans la bande dessinée « influencés par le « Spirou & Fantasio » de Franquin », Jen & Ric qu’il dessina à l’âge de 15 ans, trois cents planches encore inédites à ce jour. Le Journal de Spirou est sa référence. Et à côté de Franquin, il repère Joseph Gillain alias Jijé, qui co-signe avec lui un recueil d’entretiens avec Philippe Vandooren publié chez Marabout et qui répond aux questions que se posent alors tous les aspirants dessinateurs : « Comment on devient créateur de bande dessinée » (1969). Une référence !
Or, voilà que fin mai 1974, le même Gillain qui a été le mentor de Franquin, de Morris, de Will, de Paape, de
Giraud et de Mézières, figure dans un jury d’un concours organisé par le fanzine Haga et dont les finalistes, dont Chaland fait partie, doivent être départagé au cours d’un « tac au tac » à Toulouse. Gillain qui ne comprend pas que l’on puisse reprendre les tics graphiques de Franquin n’est pas son allié sur ce coup-là : Chaland occupe la huitième place. Il est mortifié.
Entre-temps, le concept de « ligne claire » forgé par le dessinateur hollandais Joost Swarte en 1977 acquiert une légitimité. Il est popularisé en France par Ted Benoît et Floc’h qui marquent un retour au style graphique franco-belge au début des années 80. Chaland, quant à lui, s’est découvert d’autres horizons, dans l’ordre : Tillieux, Jacobs, les Américains Will Eisner, Lou Fine, Wallace Wood, Harvey Kurtzman… Sans compter les artistes de seconde zone considérés comme quasi ringards, comme Gervy, l’auteur de Pat Apouf ou encore le Willy Vandersteen de Bob & Bobette par exemple. L’enjeu est alors de pérenniser ce retour à la tradition et lui donner une dimension toute moderne. Pour cela, il fallait en France un chef de file et un théoricien. Yves Chaland a été ce passeur unique dans l’histoire de la BD, notamment avec Captivant, ce pur pastiche de la bande dessinée des années cinquante, qu’il signe avec Luc Cornillon où toutes les influences précédentes sont apparentes. Mais ce qui scellera définitivement son style, c’est son attachement à l’école belge.
Une passion : la BD belge
Yves Chaland est né le 3 avril 1957, l’année de la naissance de Gaston Lagaffe, à Lyon, car son père y faisait ses études avant de s’en retourner à Nérac dont il est originaire. Après des études aux Beaux-Arts de Saint-Étienne, il « monte » à Paris en 1978 et publie ses premières planches dans le magazine Métal Hurlant grâce à Jean-Pierre Dionnet qui, ayant reçu le pro-zine Unité de valeur que Chaland réalisait avec ses camarades des Beaux-Arts, flaire la potentialité de cet auteur polymorphe. Au départ consacré à la seule science-fiction, ce journal fondé par Moebius et Druillet s’ouvre alors à toutes les recherches graphiques. Des noms émergent, dont le dessin est loin des intentions originelles du mensuel : Frank Margerin, Dodo et Ben Radis, Serge Clerc, Ted Benoît… En fait, toute une génération de nouveaux créateurs s’identifie à ce support qui a rénové la BD française. Chaland sera au cœur de cette mouvance, quasi sa figure de proue. Il lui apporte une démarche qui tient du déboulonnage de la statue du style franco-belge qui prend désormais un coup de vieux, en même temps qu’il récupère les
éléments intemporels de cette école graphique pour lui donner le nouvel habit de la modernité.
Cette opération est étonnante car elle fige définitivement les grands auteurs belges dans leur statut de « classiques » : Hergé, Franquin, Jijé, Tillieux, Martin, Jacobs, Macherot, etc. sont alors au faîte de leur activité, célébrés même. Pourtant, Hergé donne l’impression de s’auto-plagier avec les Picaros, Martin délègue de plus en plus à ses assistants, Peyo et Delporte font des dessins animés, Jijé prolonge des séries à bout de souffle comme Tanguy & Laverdure, Barbe rouge, Tillieux disparaît tragiquement dans un accident de voiture, Jacobs a cessé de dessiner et Franquin broie le noir. Un effet de nostalgie s’installe du vivant même de ces créateurs, tandis que la nouvelle génération Walthéry, Wasterlain, Seron… n’ambitionne pas de leur arriver même à la cheville.
Chaland publie coup sur coup Bob Fish dans Métal Hurlant (1980) puis Freddy Lombard (1981) chez l’éditeur bruxellois Magic-Strip. Son style intrigue et suscite la polémique. On ne tarde pas à lui confier le personnage de Spirou, avec Cœurs d’Acier (1982) mais la démarche est mal comprise : la série est brutalement arrêtée et reste inachevée, à la suite d’une bataille d’Hernani livrée dans les couloirs feutrés de la rédaction.
Avec sa démarche post-moderne (on pense à Warhol qui tourne en dérision aussi bien la publicité que la bande dessinée), Chaland surfe sur cette nostalgie en jonglant avec des signifiants affectifs parfaitement connus de ses lecteurs : « Les histoires de Franquin se passent en Belgique et les flics n’y sont pas les mêmes que chez nous, déclare-t-il au journal belge Le Soir, alors qu’il vient de publier la version bruxelloise de Bob Fish (1981); l’ambiance est différente, la manière de parler. Il y avait pour moi des tas de petits détails intrigants. Modeste et Pompon, par exemple, vivaient dans un mobilier qui reflétait l’american way of life. C’était le domaine du Formica. Ça me stupéfiait, moi qui ne connaissais que le Louis-Philippe. Ça m’apportait un certain exotisme. » La Belgique, exotique ? Il fallait y penser !
Il multiplie ensuite les œuvres à contre-pied avec Adolphus Claar (Magic-Strip, 1983), Le jeune Alber
t (1985), la continuation de la série Freddy Lombard (trois volumes aux Humanoïdes Associés, jusqu’en 1990) mais un accident de la route fauche sa jeune carrière au retour de ses vacances, le 18 juillet 1990.
Une influence internationale
Pour les Belges, c’est quasiment un deuil national. L’éditeur bruxellois Champaka qui a pris la succession de Magic-Strip, consacrera quasi-exclusivement son catalogue à l’édition de ses œuvres et de monographies dédiées.
Avec à peine une dizaine d’albums, l’influence de Chaland est profonde et internationale. « Yves Chaland : Visionary of Europe’s Atomic Age » titre le Comics Journal au moment de son décès. « …Il laisse des histoires marquées par la clarté, la grâce et l’esprit » écrit à son propos Ken Steacy. Des dizaines de dessinateurs contemporains ont été fascinés par son travail. Parmi eux, les Américains Geoff Darrow et Paul Pope. En Allemagne, l’une des maisons d’édition les plus en pointe du pays porte en son hommage le nom du dernier album des aventures de Freddy Lombard : F52.
La manifestation de Nérac a rendu un honneur mérité à un auteur qui a marqué l’histoire de la BD française au XXe siècle. Mais l’étrange fascination qu’il exerce jusqu’à nos jours restera à jamais un mystère.

Didier Pasamonik
Illustrations :
Yves Chaland et son traducteur bruxellois Coco Van Babelghem dévoilant le costume du Jeune Albert offert au Manneken-Pis en 1984. Photo : DR
L’ouvrage culte de Philippe Vandooren : « Comment on devient créateur de bande dessinée » (Marabout)
Bob Fish d’Yves Chaland – Éditions Humanoïdes Associés.
Le Jeune Albert, personnage de Bob Fish, va vivre bientôt ses propres aventures. Éditions Humanoïdes Associés.
Le premier tome de Freddy Lombard publié chez Magic-Strip (aujourd’hui aux Éditions Humanoïdes Associés.)
Adolphus Claar publié chez Magic-Strip (aujourd’hui aux Éditions Humanoïdes Associés.)
Le Spirou de Chaland. Une initiative avortée. © Dupuis / Chaland
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octobre 8th, 2008 at 23 h 03 min
Cher Didier,
Juste une petite remarque (toute petite) on parle plus de 600 planches pour Jen&Ric …
Cordialement
Geert des ADF