A la Maison Autrique à Bruxelles, Thierry Smolderen réfléchit sur les origines de la bande dessinée. C’est l’occasion de découvrir les merveilleux précurseurs du Neuvième Art, même si les interprétations proposées suscitent autant de questions que de réponses.
Il y a deux types de chercheurs : ceux qui élaborent une théorie globale et qui tentent de trouver dans les faits de quoi la soutenir ; et ceux qui, au départ d’un fait, élaborent une construction théorique. C’est dans la seconde catégorie que je situerais Thierry Smolderen, scénariste et théoricien de la BD, professeur à l’Ecole Supérieure de l’Image à Angoulême, qui planche depuis de longues années sur les précurseurs du neuvième Art.
Dans le parcours initiatique de la Maison Autrique à Schaerbeek (Bruxelles), il met son immense culture à la disposition d’une quête qui trouve sa source dans les illustrateurs anglais du dix-huitième Siècle et qui aboutit à l’éclosion de « l’art invisible », comme le qualifie Scott McCloud, dans les comic strips américains de la fin du dix-neuvième Siècle.
La thèse de Smolderen est que la grammaire de la bande dessinée naît là, dans les travaux de Hogarth, Cruikshank, Töpffer et ceux qui leurs succèdent : Cham, Wilhelm Busch, Caran d’Ache, Christophe, Outcault, Dirks, Winsor McCay, George McManus…
Tous ces artistes sont aux cimaises et dans les vitrines de cette exposition placée dans le merveilleux écrin de l’une des premières réalisations de l’architecte Victor Horta que François Schuiten et Benoit Peeters ont contribué à sauver et qu’ils couvent depuis de leur affection.
Une incroyable inventivité
C’est une fête pour l’œil et pour l’esprit, Smolderen montrant que ceux qui font progresser la bande dessinée vers un art à part entière, parfois contre leur propre gré, comme c’est le cas pour Töpffer, proviennent quasi exclusivement de ce qu’il appelle les « Illustrateurs humoristiques. » La bande dessinée, postule-t-il, « …loin d’être orpheline, [...] apparaît comme la principale héritière d’une culture de l’image lisible aussi ancienne que l’image imprimée. La bulle, la ligne claire, l’action progressive, la mise en abîme ironique et jusqu’à la physique délirante des toons l’inscrivent dans une généalogie beaucoup plus riche que ne le soupçonnent les auteurs eux-mêmes. Son dialogue initial avec le roman d’avant-garde du XVIIIe siècle et le livre romantique, sa longue cohabitation avec les rythmes de la presse illustrée, sa symbiose avec le cinéma en font même l’ouvroir potentiel de l’image contemporaine par excellence. »
Pour fertiles et jouissives que soient les découvertes de Smolderen qui, en soi, méritent le détour, il faut quand même un peu tempérer son enthousiasme : le puzzle ne s’ajuste pas aussi précisément qu’il veut bien le dire. La bande dessinée n’est pas la « principale héritière » de la culture de l’image. D’autres terrains prolifèrent à la même époque, comme par exemple la longue tradition de l’imagerie religieuse qui se prolonge, notamment dans son aspect éducatif, dans les Images d’Épinal afin de contrer les idées de la Révolution française sur l’opinion européenne. La caricature politique et anticléricale est un autre vecteur de prolifération de l’ironie. Son succès dans les années 1880 a été un incontestable vecteur du combat politique où l’humour a atteint des degrés d’agressivité particulièrement ravageurs.
Mais ce que Smolderen montre bien, c’est l’incroyable inventivité de ce siècle qui a vu naître la bande dessinée, sa modernité aussi. En quelques décennies, de William Hogarth à George Cruikshank, de Gustave Doré et Töpffer à R.F Outlcault et Winsor McCay, elle atteint des sommets inédits.
La principale vertu de cette exposition et de son catalogue Naissances de la bande dessinée (Les impressions nouvelles) est de montrer à quel point cette période reste peu étudiée en regard des richesses qu’elle recèle. Comme le remarquait Jean Rostand : En science, chaque nouveau trait de lumière ne fait qu’accuser la profondeur de l’ombre…
Exposition du 5 novembre 2009 au 25 avril 2010
Du mercredi au dimanche, sauf les jours fériés de 12 à 18 heures.
Maison Autrique – Chaussée de Haecht, 266
1030 Bruxelles –
Tel : 00 322 215.66.00. Info@autrique.be
En librairie : Thierry Smolderen – Naissances de la bande dessinée – Les Impressions nouvelles.
Illustrations :
1. Thierry Smolderen par Didier Pasamonik
2. Naissances de la Bande Dessinée (Les Impressions nouvelles)
3. Craniose, personnage de M. Crépin du Suisse Rodolphe Töpffer (1837)
4. Little Sammy de Winsor McCay (1905)
5. Little Nemo de Winsor McCay (1908)
Le portrait de Didier Pasamonik en médaillon de l’article est d’Alexandre Franc
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