Depuis la disparition des magazines de prépublication, il y a certes l’Internet pour se faire connaître, mais il y a aussi la solution des collectifs d’auteurs sur un sujet donné, dans laquelle on confronte son travail à celui des autres créateurs de sa génération, tout en commencant à pratiquer la relation avec un éditeur. Un exercice stimulant.
Dans les différents âges de la bande dessinée, celui du feuilleton dans la presse, quotidienne, hebdomadaire ou mensuelle, est certainement celui qui lui a été le plus profitable en termes de notoriété et de diffusion.
Grâce aux syndicates américains, des BD aussi sophistiquées que Little Nemo de Winsor McCay, la Krazy Kat de Herriman ou encore Les Peanuts de Charles Schultz ont touché des millions de lecteurs.
Dans les années 1960 et 1970, la presse hebdomadaire pour la jeunesse atteignait des scores inouïs : : 400.000 exemplaires par semaine pour Mickey ou pour la presse Fleurus, près de 300.000 pour Tintin, plus de 200.000 pour Spirou et passé le million pour Pif quand est arrivé le gadget… Les auteurs étaient salariés et certains d’entre eux, comme Paul Gillon, étaient débauchés à prix d’or dans un quotidien comme France Soir dont le tirage dépassait le million d’exemplaires vendus par jour !
Mais hélas, avec l’émergence de l’album dans les années 1980 et l’apparition de la télévision, les jeunes lecteurs n’eurent plus la patience d’attendre la suite du feuilleton, achetant plutôt la collection complète de ses héros favoris. L’album fit concurrence à la presse avec d’autant plus de facilité que le choix augmentait au fil des ans.
Aujourd’hui que la plupart des magazines de prépublication ont disparu, que les auteurs ont du –par la force des choses- renoncer à leur travail salarié pour la situation précaire de l’avance sur droits, on estime à près de 60.000 les titres disponibles, parmi lesquels un bon nombre de mangas et d’intégrales qui maintiennent les classiques dans le fond des éditeurs. Comment se faire un nom dans cette multitude ?
pis-allers
Au début des années 1980, avec l’arrêt de Métal Hurlant, Bruno Lecigne, aux Humanoïdes Associés avait imaginé un album trimestriel intitulé « Frank Margerin présente… », des collectifs thématiques comme la télé, les voitures, les femmes, le boulot… L’idée était de réunir autour du créateur de Lucien, un groupe d’auteurs composant la « famille » du catalogue des Humanos, prolongeant peu ou prou la magie de Métal Hurlant Spécial Humour et autres Rigolo.
L’idée fut reprise avec succès dans des collectifs à la thématique plus vendeuse. Les chanteurs furent sollicités : Renaud, Johnny Hallyday, Alain Souchon, Bernard Lavilliers… Certains furent de grands succès. Au sommaire, une pléiade de sans-grades en sandwich entre quelques signatures connues.
Alors l’Internet vint…
Puis vinrent les blogs. Souvent sans être rémunérés, de jeunes auteurs s’associèrent pour créer des collectifs de graphistes. Une sorte de carte de visite de groupe. Le collectif Café-Salé est certainement celui qui a le mieux réussi. Il s’est associé avec la maison Ankama pour créer une collection à part entière où ses auteurs les plus talentueux se retrouvent publiés par l’éditeur roubaisien.
Mais il y a aussi, tout récemment, la maison d’édition Manolosanctis, à Paris. En créant une maison d’édition en ligne où le vote des internautes est sollicité pour faire émerger les talents, cette jeune maison suscite aussi des projets qui fédèrent de jeunes auteurs dans une entreprise éditoriale à la fois maligne et créativement stimulante. C’est le cas de 13m28.
Le premier récit est de RaphaëlB, un bloggeur qui a déjà une grosse réputation. L’histoire se passe à Paris, au quatrième étage d’un immeuble cossu. La soirée se termine, on a beaucoup bu. Une dispute pour une histoire de filles éclate tandis qu’une panne de courant généralisée plonge l’immeuble dans le noir. Marc est propulsé du quatrième étage par son rival… Mais il tombe dans la flotte ! Le niveau de la Seine vient en effet de monter à 13m28, cent ans après la grande crue qui noya Paris en 1910 !
Sur ces prémisses, RaphaëlB demanda à toute une série de jeunes auteurs de continuer l’histoire à leur façon. Pas une seule grande star, mais que des talents. Au total, un album de 186 pages passionnant et novateur.
DIDIER PASAMONIK
Illustrations :
1 . Couverture de 13m28 – Editions Manolosanctis – Diffusion La Diff / Distribution Volumen
2. RaphaëlB dans 13m28. © Raphaëlb/Manolosanctis
3. Thomas Humeau dans 13m28. © Thomas Humeau / Manolosanctis
4. Mammouth dans 13m28. © Mammouth / Manolosanctis.
Le portrait de Didier Pasamonik en médaillon est d’Alexandre Franc.
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