Le métier d’auteur de bande dessinée passe par bien des chemins détournés. Né en 1962, Claude Guth, avant d’être dessinateur et scénariste, et surtout un coloriste que le monde de la bande dessinée s’arrache, débuta dans les assurances.
En réalité, il assurait surtout sa pitance et rassurait sa famille. Mais ce créatif se fait bientôt remarquer et passe au service marketing de son entreprise, le Groupe des Mutuelles Alsaciennes. Là, il s’initie au graphisme et illustre le petit journal interne. Dans le même temps déjà, il fait partie d’une association d’auteurs de BD publiant des fanzines, présente au Festival de la Bande Dessinée d’Illzach.
Ses premières bandes dessinées sont des productions régionales sur l’histoire de l’Alsace pour lesquelles il réalise les décors et la couleur. Professionnellement, il « switche » vers une agence de publicité pour laquelle il va travailler pendant trois ans. Mais le chiffre d’affaires de l’agence périclite et Claude Guth subit un licenciement économique.
Rebond
Dans la vie, il faut apprendre à tomber pour mieux savoir rebondir. C’est ce que fait Claude Guth : il profite pour reprendre ses études et s’inscrire aux Beaux Arts de Strasbourg dont la section « illustration » dirigée par Claude Lapointe, s’est créée un sacrée réputation depuis que Joseph Béhé ou Marjane Satrapi y ont fait leurs classes. Parallèlement, il continue à faire des couleurs. « C’est le scénariste Luc Brunschwig qui m’a vraiment mis le pied à l’étrier, raconte-t-il aujourd’hui, sur des séries comme Vauriens [avec Laurent Cagniat au dessin, Delcourt], Le Pouvoir des innocents [avec Laurent Hirn au dessin, chez Delcourt], L’Esprit de Warren [avec Stéphane Servain au dessin, chez Delcourt]. C’étaient des boulots de couleur très intéressants. C’est pourquoi je suis resté dans ce domaine. »
Il collabore ensuite avec Olivier Taduc sur Chinaman [Dupuis] et reçoit enfin un coup de fil de Didier Tarquin, le dessinateur de Lanfeust de Troy [avec Christophe Arleston au scénario, Soleil] pour mettre en couleurs sa série ainsi que celle de Trolls de Troy [avec Jean-Louis Mourier au dessin, Soleil]. C’est la consécration.
Eclairagiste
« Pour la mise en couleurs, j’essaie de travailler sur le scénario. On sait qu’en même temps que le dialogue, il y a un descriptif de la page. On y trouve toutes les informations qu’il faut pour la narration. En fait, nous les coloristes, nous sommes des éclairagistes. Je travaille la lisibilité, je cherche à mettre en valeur ce qui est important pour l’histoire. A partir de là, on me fout une paix royale ! Je ne cherche pas forcément à en mettre plein la vue, j’essaie d’être efficace, je suis au service de l’histoire, pas du graphisme. »
Est-ce que le métier de coloriste nourrit son homme ? Est-ce qu’il ne faut pas faire la course au nombre d’albums pour boucler ses fins de mois ? « Pas moi, répond Claude Guth, j’ai la chance de travailler sur des grosses séries. » Comme il est payé au pourcentage, les sommes peuvent devenir conséquentes, ce qui permet de prendre le temps de fignoler le travail.
Souvent, en fin de carrière, des auteurs comme Hermann ou Rosinski finissent par faire leurs couleurs eux-mêmes, alors que jusque là, ils les avaient confiées à un coloriste. Est-une forme de désaveu ? « Je ne pense pas, répond Claude Guth posément. Souvent les auteurs ne font pas les couleurs par manque de temps. Pourquoi ne se feraient-ils pas plaisir ? » Mais il souligne que dès lors que l’on confie ce travail à un coloriste, « il faut faire le deuil de la couleur » car chaque coloriste a sa gamme, c’est une affaire personnelle.
Couleur directe
D’autant que Claude Guth est resté très traditionnel dans son approche des couleurs. Il est un des rares coloristes qui ne soit pas encore passé par l’informatique. Sur la série Trolls de Troy, par exemple, il utilise des bleus de coloriage, support de papier où la couleur est appliquée au format de l’impression à la gouache, un film noir étant séparé des autres couleurs.
« Mon truc, en fait, c’est la couleur directe. On tire la planche en noir et blanc en A3. Ensuite, j’applique ma couleur directement à l’aquarelle et à la gouache sur cette copie. Cela permet de sentir le grain du papier et le stress de la page blanche ! L’informatique est un peu dommageable. L’intérêt de la main, c’est qu’elle donne une personnalité. Certains y arrivent à l’ordinateur, comme Denis Bajram, par exemple [UW1, chez Soleil] qui s’est donné un style avec l’outil informatique. Mais c’est rare. C’est souvent un peu terne, avec des gris, des effets lumineux qui fusent de partout. Ainsi, 70% des couleurs faites à l’informatique se ressemblent. Or, il faut se démarquer, se créer une personnalité. L’outil informatique a l’air de mener tout le monde dans un sens contraire.»
DIDIER PASAMONIK
Illustrations :
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Portrait de Claude Guth par Didier Pasamonik (L’Agence BD)
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Trolls de Troy. Scénario d’Arleston, dessins de Jean-Louis Mourier, couleurs de Claude Guth © Éditions Soleil.
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Pitchi Poï. Scénario de Laurent Cagniat, dessins et couleurs de Claude Guth. © Éditions Delcourt.
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Le Pouvoir des Innocents. Scénario de luc Brunschwig, dessins de Laurent Hirn, couleurs de Claude Guth. © Éditions Delcourt.
Le portrait de Didier Pasamonik en médaillon est d’Alexandre Franc.
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