Par Didier Pasamonik
Curieux parcours que celui des jumeaux Asaf et Tomer Hanuka. Asaf vit à Tel Aviv, a fait ses études à Émile Cohl à Lyon et publie principalement en France ; Tomer réside à New York où il a fait ses études à la School of Visual Arts et fait carrière aux États-Unis. Si, au physique, leur ressemblance appelle à la comparaison, leur talent, en revanche, est incomparable.
Leur influence commune, ce sont les comic-books : Spider-Man, Batman… Mais très tôt, leurs goûts s’affinent. Tomer est davantage attiré par les illustrations des grands magazines américains, Asaf louche plutôt du côté de la bande dessinée franco-belge. Là est leur première différence. Quand ils se mettent à dessiner, Tomer se dirige vers un encrage au pinceau ; Asaf choisit la plume.![]()
Les Hanuka Bros vont nous faire le coup de la diaspora. Asaf fait ses études à Lyon et à Angoulême. Son frère suit les cours de la School of Visual Arts de New-York, où Eisner et Spiegelman ont enseigné. Leur diplôme en poche, ils travaillent chacun pour leurs marchés respectif s. Tomer est illustrateur free lance pour quelques-unes des plus prestigieuses revues américaines, comme le New York Times, Rolling Stones, The New Yorker,… il fait des pubs pour MTV ou pour Saatchi & Saatchi… Asaf publie ses premières BD chez EP éditions en collaboration avec des « signatures » comme le romancier Didier Daeninckx ou encore le wonder-boy de la littérature israélienne, Etgar Keret. Mais les deux frères sont également capables de collaborer ensemble, notamment pour la revue expérimentale de BD Bipolar dans laquelle chacun gère son quota d’histoires, avec un thème commun qui ne nous surprend pas : la recherche de l’identité. Bipolar (bipolaire, vous aurez compris pourquoi) a reçu le prix Ignatz dans la catégorie « nouveaux talents » ; Tomer a été nominé aux Eisner Awards comme
«meilleur illustrateur de couvertures» et comme «meilleur auteur d’histoires courtes.» Il multiplie les illustrations pour la presse et l’édition américaine. Asaf a publié plusieurs albums chez Emmanuel Proust éditeur : La série des Cassidy avec Martin et Kness, et surtout deux superbes albums avec Didier Daeninkcx, Carton jaune et Hors limites, qui se font remarquer d’emblée.
Tomer n’avait pas encore publié en France, mais c’est maintenant chose faite : Actes Sud vient de procéder pour nos deux frères à une publication jumelée : Placebo Man pour Tomer, un livre qu’il réalise seul ; Pizzeria Kamikaze pour Asaf, sur un scénario d’Etgar Keret tiré de sa nouvelle La Colo de Kneller.
Le premier est un recueil de courtes histoires ; le second un Graphic Novel en plusieurs chapitres.
Placebo Man est composé de courts récits au goût étrange, parfois eux-mêmes constitués d’anecdotes gigognes acidulées et poétiques. Des expérimentations narratives publiées dans Bipolar, la revue que Tomer a fondée avec son frère et leur frère de lait en littérature Etgar Keret. En héritier d’Alan Moore, Tomer déconstruit les arcanes du rêve américain. Il nous montre un Johnny Weissmuller racrapoté qui se souvient du temps où il était Tarzan, un bellâtre musclé qui s’écrase dans une piscine où il y a trop peu d’eau, un soldat israélien qui se fait réprimander par son officier parce qu’il est allé aux toilettes sans son arme, etc. Le dessin date des années 2000 à 2004. Depuis, Tomer a quelques heures de vol.
Pizerria Kamikaze est du même tonneau et produit à la même époque pour le même support. Ces récits adaptés de La Colo de Kneller d’Edgar Keret, une nouvelle qui a fait l’objet d’une adaptation cinématographique en 2006 prochainement distribuée en France, sont à l’unisson avec l’univers sarcastique de cet écrivain : Deux
suicidés se retrouvent dans l’au-delà. Un éther qui ressemble furieusement à la réalité sur terre. Le narrateur travaille pour la chaîne de pizzerias Kamikaze. Il y rencontre Uzi Gelzand, aussi fêlé ici que dans la vie d’avant qu’il a achevée en se tirant une balle de revolver dans la tête. Faut dire que dans la famille Gelzand, se suicider est une tradition. Là-Bas aussi, on tombe amoureux d’une blonde sympa qui n’a pas raté son suicide. On croise un terroriste arabe à la gueule à moitié déchirée par la bombe qu’il a fait exploser sur la promesse d’accéder à 70 vierges « baisables et nymphos » et qui ne lui ont jamais été livrées. La plupart des personnes qu’on y rencontre, mais les animaux aussi, sont capables de commettre des petits miracles, sauf le Roi Messie, qui s’immole lamentablement alors qu’il veut mettre en scène sa résurrection, tandis que le narrateur retrouve dans ce purgatoire Désirée, l’amour de sa vie, alors que, heu, il vient de la refaire, sa vie si l’on peut dire, avec une autre trépassée.
On imagine toute la gamme des étrangetés qu’arpègent ces deux ouvrages. Nos trois compères ont dû bien se marrer. Et contrairement au réflexe qui appelle, quand on considère des jumeaux, à établir les ressemblances, on en vient ici à rechercher ce qui les distingue. Pizerria Kamikaze a été nominé en 2007 aux Eisner Awards , la plus haute distinction de la bande dessinée américaine, dans la catégorie « Meilleur bande dessinée étrangère ».
Par Didier Pasamonik
Pizerria Kamikaze par Asaf Hanuka et Etgar Keret – Éditions Actes Sud
Placebo Man par Tomer Hanuka – Éditions Actes Sud
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