Par Didier Pasamonik
Que leur prend-t-il ? Mai 68 est célébré comme une date capitale. Pourquoi cette fièvre commémorative qui envahit les librairies, notamment celles de bandes dessinées ? Entre un Pilote opportuniste, une chronique historique, un livre de couplets révolutionnaires chantés le poing levé, des livres intimes et des recueils de dessins-slogans, la librairie est en fête en ce joli mois de mai.
La force de Mai 68 est d’avoir été la première révolution médiatique : les radios périphériques lui ont du une grande part de leur popularité, Jean Yanne, Desproges et même Jacques Martin (pas le dessinateur, l’autre) secouaient les grilles de l’ORTF. Les murs fleurissaient d’affiches dont l’efficacité graphique et la puissance des
slogans faisaient mouche. Signe des temps : les véritables enjeux de l’époque, ses contradictions, ses farouches combats idéologiques, sont un peu oubliés aujourd’hui. Entre-temps, les Américains ont envahi l’Irak sans qu’on défile toutes les semaines comme au temps du Vietnam. Les chars russes ont quitté Prague, leurs enfants y reviennent en touristes friqués. De Mai 68, on n’a retenu que quelques icônes-slogans inusables : « Sous les pavés, la plage » ou encore « Il est interdit d’interdire ». C’est déjà ça.
Cette mythologie commémorative un peu pathétique (car pourquoi ne l’a-t-on pas célébré pour les 20 ans, puis les 30 ans. Et quoi, dans cinq ans ou dans dix ans, on remet ça ?) est mouillée comme il se doit de second degré, ce qui en autorise la récupération par les anciens comme les nouveaux combattants.
Pilote : Mâtin, quels souvenirs !
René Goscinny avait sur Mai 68 une opinion contradictoire. D’abord, c’est la date de la
naissance de sa fille, Anne, un moment plutôt heureux. C’est aussi un souvenir un peu pénible : celui d’un « procès » que lui firent quelques dessinateurs chevelus, la jeune génération des dessinateurs de Pilote excités par l’ambiance. Il était venu les voir en confiance, à pied, de Neuilly, jusque dans une brasserie de la rue des Pyramides, en bas de l’atelier du dessinateur Paul Gillon. « On avait découvert que nous étions des travailleurs manuels » nous dit Jean Giraud. Pilote n’avait pas été distribué pendant trois semaines et les dessinateurs, à juste titre, commençaient à s’inquiéter. Alors, ils sont tombés à bras raccourcis sur la papa d’Astérix, lui qui avait créé Pilote avant d’en être dépossédé pour un franc symbolique par Dargaud qui racheta le titre juste avant la faillite, un an après sa fondation. Pilote qui, du début à la fin, perdait de l’argent, tandis qu’Astérix et Lucky Luke (qui rejoigna l’écurie Dargaud en 1968 grâce à son scénariste) renflouaient les caisses. « On lui avait fait payer son costard-cravatte » résume Giraud, un peu penaud, aujourd’hui.
C’est donc sur ces souvenirs calamiteux que Dargaud relance en kiosque un journal qui paraît une fois toutes les Saint Glin-Glin. « Le journal qui s’amuse à revenir » titraient les précédentes éditions (un numéro paru en 2003 et un autre en 2004. En dehors de ces dates, Pilote est absent des kiosques).
Cette fois, le journal « s’amuse à lancer un pavé ». Au Menu, Jean-Christophe Menu, justement, et plein d’auteurs de la nouvelle génération : Blutch, Christophe Blain, Manu Larcenet, Jean-Yves Ferri, Riad Sattouf, Hervé Bourhis,… Mais aussi les grands anciens : Giraud, Fred, Mézières, Mandryka ( qui publiait dans Pilote avant Mai 68 sous le pseudo de Kalkus), Fred, Gotlib, Cabu, etc. Et même des grands anciens qui n’étaient pas encore en Mai 68 dans le journal de Goscinny, arrivés plus tard : Druillet, Lauzier, Goetzinger, Veyron, Bertrand… Quelques invités classe : Pétillon, Vuillemin, Baru, Mattotti (que l’on découvre ici sous un jour inhabituel), Loustal, Jean-Pierre Dionnet, Muňoz… Pour fermer le ban, un certain nombre de caricaturistes de Charlie Hebdo comme Luz, Charb, Jul… Il n’y a pas à dire, Pilote mâtiné de Mai 68, c’est rassembleur. Cela donne un numéro drôle, sensible, touchant, décalé et nostalgique.
Pédagogie et souvenirs de guerre
Le chantre de la Commune de Paris, Jacques Tardi a aussi voulu en être. Il publie chez Casterman un livre-disque militant qui reprend 15
chansons interprétées par sa compagne Dominique Grange, des « beuglantes » à l’ancienne qu’elle chantait le poing levé dans les usines occupées : 1968-2008. N’effacez pas nos traces ! (Casterman). Un livre-disque poignant.
La dessinatrice Florence Cestac , quant à elle, le livre de Bernadette Costa-Prades: Tu te souviens de 68? Une histoire intime et affectueuse (Albin Michel) qui rassemble au milieu de photos et de documents, une cinquantaine de témoignages, parmi lesquels Roland Castro, René Frydman, Romain Goupil…
Les jeunes auteurs Alexandre Franc et Arnaud Claes appliquent à Mai 68 les préceptes de Scott McCloud (l’auteur de L’Art invisible ) dans Mai 68, Histoire d’un printemps (Berg International). Cela donne un récit historique parfaitement pédagogique, une sorte de « Mai 68 pour les nuls », le côté ludique et la qualité esthétique en plus.
Glénat en profite pour ressortir un épisode passé inaperçu de sa série Célestin Speculoos : Mai 68, dans laquelle on retrouve les figures de Mai : De Gaulle, Cohn-Bendit, Pompidou… Tandis que le héros-titre est devenu… CRS. Un Bodart au trait réjouissant au service d’un Yann toujours aussi caustique.
On ne ratera pas, même si ce n’est pas de la BD, la collection des 500 affiches qui sont sorties des Beaux-Arts et dont quelques-unes figurent aux premières places de la geste printanière : 500 affiches de Mai 68 de Vasco Gasquet, un graphiste qui a recueilli les travaux de ses camarades.
Bref, une moisson de livres et d’images passionnantes pour célébrer un printemps fougueux. Une mythologie qui finit par remplacer quelques défuntes idéologies, mais dont certains idéaux restent ineffaçables.
Par Didier Pasamonik
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mai 15th, 2008 at 17 h 46 min
Bonjour,
Juste quelques phrases en complément d’information, concernant l’ouvrage de Tardi et de Dominique Grange « 1968-2008..N’effacez pas nos traces ». Le CD présent a été produit par le label Juste Une Trace et il est disponible seul, sous format « digifile » dans tous les rayons disques. De plus, cet album est l’un des projets pilotes de l’Institut des Métiers de la Musique (IMM), présent sur Paris, mais aussi sur Montréal.