Mundo-BD Les enjeux économiques de la bande dessinée numérique | Mundo-BD

Par Didier Pasamonik

illustration d'Alexandre FrancAu Salon du Livre en mars dernier, l’édition numérique faisait son grand retour. La BD est-elle concernée ? Bien entendu. Au sommet mondial des mangas à Hong Kong, en novembre 2007, mais aussi à Angoulême en 2008, nous avons pu découvrir sur iPod, sur la PSP ou sur la DS des BD publiées avec une qualité plutôt convaincante.

Influencé par les thèses de Jacques Attali, le Salon du Livre avait consacré sa thématique de l’an 2000 à l’e-book. Mais l’expérience avait fait long feu. Le projet Cytale s’était soldé par un échec. Dans la technologie, les compagnies de disque sont bien placées pour le savoir, il ne faut jamais aller plus vite que la musique. Les nouvelles technologies ont créé de nouvelles plates-formes nomades, fusionnant avec les consoles de jeux vidéo, les téléphones et les appareils photo, devenues clairement devenu le nerf de la guerre de ces loisirs de grande consommation. La BD n’y échappe pas.

Nomadisme

Le livre n’a pas eu jusqu’à présent à subir cette transformation, sauf dans certains secteurs précis, comme celui des cartes routières, des Cybook Gen 3 guides ou les dictionnaires. La bande dessinée en particulier a résisté jusqu’ici à la pression numérique, profitant même du recul du disque dans la grande distribution, à cause de la sophistication de ses images sans doute, mais aussi en raison de la convivialité de sa lecture. Mais les choses sont en train de bouger. D’abord parce que la technologie a changé. «On sent que le sujet est d’actualité pour la plupart des acteurs du marché, nous dit Claudia Zimmer, PDG de Aquafadas, une société qui développe des solutions technologiques pour la lecture de bande dessinées sur les supports numériques et qui avait été distinguée à ses débuts par un O’Reilly Award . Au départ du projet, nous avons gagné un concours qui nous a permis d’être soutenu par le CNC pour explorer ces développements. Le CNC supporte, c’est énorme, 40% de notre Recherche et Développement. Cela constitue la moitié du budget national pour cette recherche. Il faut savoir qu’il y a une vraie volonté politique derrière tout cela. Nous pensions être en retard par rapport à ce qui existait. Et puis à l’arrivée, en rencontrant les éditeurs, on s’est rendu compte que nous avions une sacrée avance !»

De quoi s’agit-il ? Avant tout de répondre aux besoins du nomadisme. Les gens aujourd’hui ont l’iPod, l’iPhone d’Apple, qui disposent d’un bel écran, une console de jeu comme la PSP qui propose une lecture confortable, des téléphones portables qui commencent à avoir des écrans de plus en plus généreux, des e-books de nouvelle génération comme le Reader PRS 505 de Sony, le Kindle d’Amazon, le Jinke Hanlin chinois, le iRex, le lecteur A4 Binem de la société française Nempotic, ou encore le Cybook qui présente un pack de 30 titres en stock, etc. et des gens qui s’habituent à emporter tout ce qui leur est besoin avec eux. On le voit bien avec le téléphone qui est devenu une extension à laquelle se raccroche tous les autres supports : appareil photo, ordinateur, etc. Les amateurs de musique ont leur discothèque avec eux et leur téléphone permet de consulter l’Internet, voire de téléphoner par un système d’IP ; ils disposent d’un GPS performant et bientôt la capacité de visionner des films, de jouer aux jeux vidéo en ligne, de regarder des programmes télé. L’idée est qu’ils aient aussi leur bibliothèque de BD avec eux.

Détail d'une BD sur iPod Touch C’est possible déjà sous une forme améliorée des ebooks des années 2000 : la société Immanens, apr exemple, a développé pour HDS Digital (filiale d’Hachette Distribution Service) des solutions qui permettent de proposer, sur Relay.fr ou sur Virginmedia.fr, 400 Magazines en téléchargement appartenant à 130 éditeurs en France. Sur un écran de PC, iPhone, iPode ou un téléphone fixe embarquant le système opératoire de Google comme Androïd, le lecteur peut feuilleter un magazine numérique en tournant les pages, qu’il peut, grâce à waouw windows, zoomer, déplacer, tandis qu’il a accès à des bonus vidéo ou audio ou à des liens qui lui permettent d’approfondir le sujet qui l’intéresse.

Mais en ce qui concerne la BD, ce nomadisme a ses limites. Le livre est, depuis la popularisation du livre de poche dans nos contrées dans les années 1950, l’objet nomade par excellence. C’est le cas aussi pour les albums de BD et surtout, depuis leur avènement dans les années 1990, celui des romans graphiques et des mangas.

Des nouvelles habitudes de lecture

Mais problème : la BD, ce sont des grandes planches que l’on embrasse d’un coup d’œil, des cases sophistiquées aux formats variables,Le Kindle d'amazon comment adapter cela à un écran ? Il y a donc tout un travail à faire pour les cases deviennent facilement lisibles en petit format : « La BD, ce n’est pas comme la musique, constate Claudia Zimmer : On a besoin d’un bel écran et d’une définition parfaite. Notre travail de ces derniers mois a été de trouver des solutions qui impriment un sens de lecture. Soit en case par case, soit dans des zones plus grandes dans lesquelles on a des possibilités de zoomer et de se déplacer, soit même en donnant au lecteur la possibilité de créer soi-même sa méthode de lecture, son niveau d’interprétation de l’œuvre. Nous travaillons sur le confort de lecture, sur le facteur plaisir.» Un travail passionnant.

Au-delà du problème de la lecture, il y a la consultation et l’achat : M. Quidam, dans un proche futur, est dans le train. Il part en vacances et la place dans sa valise est limitée. Or, il veut lire la suite de sa BD favorite qui sort précisément quand il est à l’autre bout du monde. Grâce au réseau, il pourra à tout moment accéder à toute une collection de bandes dessinées consultable à partir de son Mac, de son PC, de sa console, de son iPod, ou de son iPhone. Il aura à disposition sa un catalogue quasi illimité avec un classement hyper intuitif. Il peut relire les anciens titres de sa collection stockée en ligne, comme s’il avait accès à la bibliothèque de sa maison ou mieux : à une bibliothèque publique. Il peut directement télécharger le nouveau titre sur le support numérique de son choix.

Un nouveau marché

 À Angoulême, en janvier de cette année, Aquafadas avait fait ce test : mettre gratuitement à la disposition du public deux terminaux d’ordinateurs et quatre iPodes présents dans trois espaces, notamment celui de « Ville du futur », afin de lui faire lire les BD qu’ils avaient adaptées à ces supports. Ils ont observé ce qui se passait, comment les gens s’appropriaient ces nouveaux vecteurs de lecture, si cela suscitait un intérêt… Le test fut positif : les enfants s’y adonnaient sans réserve, naviguant sans problème et finalement, ils restaient scotchés devant les machines, alors que des activités passionnantes les attendaient dans le festival.

L’entrave, peut-on en déduire, ne vient donc pas d’un rejet de la part du consommateur pour ces nouveaux usages, mais probablement d’une insuffisance, sinon d’une inexistence, d’offre éditoriale. Or on sait que ce qui avait fait le succès de Nintendo dans le jeu vidéo, à l’origine de son leadership, c’était précisément l’étendue de son catalogue vidéoludique, tiré par le succès de Super Mario. « Nous ne sommes qu’un petit sillon derrière celui, énorme, de la musique, de la vidéo et du jeu vidéo » nous dit en souriant Claudia Zimmer, confiante de la réussite de son modèle économique. Au Japon et en Corée, ces nouveaux supports sont déjà installés mais dans des formes primitives. On est dans du « case par case » avec des déplacements relativement sommaires. Mais l’avantage de ces pays-là, c’est leur très forte habitude de l’achat par le téléphone portable. Les Japonais achètent déjà de la BD par ce truchement. En France, on en est encore loin ! En Corée, le marché de la BD numérique a atteint le marché papier en quatre ans. On voit apparaître aussi de la part des éditeurs japonais, et ce , de plus en plus, une attitude de marketing agressif. Ils décident eux-même de laisser Le lecteur A4 Binem de la société française Nempoticdans la nature sous la forme numérique des segments inédits de leurs BD, procédant à une sorte de prépublication en ligne, afin de créer un trafic, de repérer les blockbusters et de lancer ensuite en librairie ce qui a marché sous cette forme. Marvel et DC Comics sont sur les mêmes types de schéma. » Avantage non négligeable : la rentabilisation de la back-list. Chez Jade Dynasty à Hong Kong, ou encore chez Marvel et DC Comics aux États-Unis, les anciens comics sont de plus en plus numérisés et disponibles en ligne pour une communauté d’abonnés passionnés qui retrouvent ainsi des épisodes des comics de Tony Wong ou de Jack Kirby qu’il leur est impossible de trouver sous la forme imprimée.

Un enjeu capital

Il y a aussi le constat que la BD concerne une certaine « élite ». Non pas une élite sociale, mais une élite culturelle. Quand on entre dans une librairie de bande dessinée, on entre dans un domaine culturel réservé, comme dans un musée. Il faut une culture préalable pour y accéder pleinement : il faut qu’on ait été initié. En faisant entrer la diversité de la BD de façon nomade dans la sphère individuelle, on dépasse cette barrière élitaire : chacun peut y faire soit même son apprentissage. « Notre désir est de créer des passerelles, s’enthousiasme  Claudia Zimmer, pour des gens qui n’ont pas l’habitude d’aller acheter des livres, pour qui cela signifie « culture » ou « école ». Ces gens-là pourraient s’initier à la BD grâce à un support qui leur est plus familier. C’est ce marché là que j’aimerais conquérir. Que le numérique soit un outil d’initiation ! »

Dans un premier temps, les éditeurs exploreront ces nouvelles méthodes d’agrégation en réalisant des sites de promotion qui permettront le feuilletage en ligne de leurs nouveautés. Une façon pour eux d’appréhender ces nouvelles technologies et de tester la réactivité de leurs lecteurs. Si un trafic important se crée autour de ces nouveaux supports, la preuve sera faite qu’un marché existe. Dès lors, les efforts se concentreront sur la finalisation de « vitrines » attractives et ergonomiques capables de créer une fidélisation du public. Dans la foulée, les premières BD téléchargeables numériquement seront proposées à la vente.

Faut-il en avoir peur ? Nous ne le pensons pas. Lorsque la télévision a envahi nos salons, il y a cinquante ans, les Pythies annonçaient la mort du livre, mais aussi celle du cinéma. Or, on n’a jamais vendu autant d’imprimés et le cinéma n’est pas mort pour autant. De même, lorsque sont arrivés les premiers jeux vidéo, la BD avait de bonnes raisons de s’inquiéter puisqu’elle s’attaquait directement au « temps de cerveau disponible » des jeunes. Or, depuis treize ans, les chiffres de la BD sont en progression…

La vraie révolution, comme d’habitude, viendra des auteurs. On verra apparaître certains d’entre eux qui penseront la BD pour ces nouveaux supports. Toutes les BD ne sont en effet pas transposables sur le petit écran, Schuiten ou Druillet, par exemple. Certains types deReader PRS 505 de Sony récits ou certains effets y passent bien, d’autres moins bien. La création va donc devoir s’adapter à ces contraintes avec des réponses spécifiques. Comme c’est déjà le cas avec le phénomène des blogs, les auteurs vont s’approprier ces nouveaux territoires créatifs. C’est donc bien un marché supplémentaire qui s’ouvre à nous, et non concurrent à ceux existant déjà.

Il en faut pas non plus se faire d’illusion : son développement dépendra de la capacité de nos éditeurs à conquérir les marchés américains et japonais. C’est loin d’être vendu, comme on s’en doute. Au contraire, on a l’impression que ce sont plutôt eux qui vont nous conquérir ! Mais une bonne anticipation des enjeux technologiques et de bonnes réponses artistiques permettront de relever ces défis. Pour cela, il faut que nous développions dans notre propre périmètre une culture forte animée d’un puissant esprit de conquête en direction de ces nouveaux horizons. Les opérateurs du marché de la BD : Média-Participations, Glénat, Flammarion-Casterman, Delcourt, Soleil…, mais aussi des indépendants comme L’Association ont à cet égard une responsabilité historique.

La communauté BD, la chance des éditeurs

À défaut, la menace est claire, et elle ne viendra pas forcément des concurrents les plus directs. Ainsi, au Japon ou en Corée, l’acte d’achat des bandes dessinées passe essentiellement par des opérateurs téléphoniques. Ce qui pend donc au nez de nos éditeurs, c’est que leur futur compétiteur ne s’appelle plus Panini ou Shueisha, mais Vodafone ou Orange voire, avec des systèmes opératoires comme Androïd ou iPhone, un groupe comme Carrefour ou les Centres Leclerc. Il faudra simplement une proximité avec le consommateur, une puissance de feu marketing et un système adéquat pour le paiement pour accéder au marché.

 Heureusement pour les éditeur, la bande dessinée nourrit une forte culture. On ne devient pas éditeur du jour au lendemain. Des auteurs, ça se repère, ça se forme, ça s’accompagne. Idem pour les consommateurs. Mais la dynamique ne viendra plus forcément des maisons d’édition. Elle pourrait par exemple se reposer sur les artistes mais aussi sur des communautés de consommateurs : Les bloggeurs, jeunes Une bibliothèque sur iPod Touchle plus souvent, vont s’approprier les outils que l’on mettra à leur disposition dans une démarche web 2.0, donc communautaire : « Nous ne voulons pas être des libraires numériques, proclame Claudia Zimmer. Il nous faut plus ! Si je consomme de la BD, je me fous de l’éditeur. J’ai envie d’un endroit où je trouverais de tout, où je serais guidé, conseillé, où je rencontrerais d’autres personnes, des gens qui aiment les mêmes BD que moi. » Or, on ne crée pas une communauté ex nihilo. Le site ActuaBD.com dont je suis l’éditeur-adjoint a 140.000 visiteurs uniques par mois et plus de 25.000 abonnés à sa newsletter. Mais c’est parce qu’il a été créé depuis 13 ans. Et encore, ces chiffres ne sont rien à côté de certains sites de mangas (en particulier ceux qui proposent en ligne des inédits piratés), voire des sites de collectionneurs comme BDGest.com qui propose un logiciel de listes de BD mises en commun et qui s’enrichissent de manière communautaire. L’amateur du futur pourra commander ses BD en ligne, les classer en fonction de ses goûts et échanger ses points de vue avec d’autres « bédénautes », voire même avec l’auteur. Bien sûr, l’expérience numérique ne sera jamais celle du livre, mais la boulimie de lecture, en particulier dans les milieux urbains où le centimètre carré de loyer est très cher, de même que l’aspect pratique de cette consommation (pas besoin d’attendre !) ou mieux encore, le faible coût, devraient convaincre les plus indécis et en tout cas les passionnés. Mais tout cela ne se fait pas sans une forte connivence.

Si cette culture est devenue aujourd’hui, on en est conscient, un enjeu primordial, elle est cependant fragile. Le phénomène manga a fait la preuve qu’une frange du public peut appréhender en un temps rapide une culture qui n’est pas la sienne et en faire un produit de consommation de masse.

Le libraire et/ou l’éditeur du futur devra donc être un animateur de communauté, et cette communauté sera le meilleur promoteur des auteurs de demain.

Par Didier Pasamonik


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Date:
Vendredi, mai 30th, 2008 at 8 h 00 min
Categorie:
Actualités, BD Américaine, BD Asiatique, BD Européenne
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One Response to “Les enjeux économiques de la bande dessinée numérique”

  1. BD numérique, ce qu’il se dit sur la toile | Alors, ça bulle ? Says:

    [...] petit tour chez Mundo BD où Didier Pasamonik nous explique les enjeux de l’édition [...]

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