Mundo-BD Go Nagaï, l’homme derrière Goldorak | Mundo-BD

Par Didier Pasamonik 

illustration d'Alexandre FrancCréateur d’un genre, le robot géant transformable, Go Nagaï, à la santé pourtant fragile, a gravi avec vigueur les étapes vers un succès planétaire avec sa création la plus connue : Goldorak. Il est l’invité de Japan Expo cette année.

Quand Astérix doit combattre un extra-terrestre de la planète Nagma (anagramme de Manga), c’est à Goldorak qu’il emprunte les atours caractéristiques. Quand Guy Bedos brocarde les dessins animés japonais dans un sketch, c’est le vocable « gueule de rat » qui lui vient naturellement à l’esprit. C’est dire si la créature de Go Nagaï incarne le phénomène manga dans son ensemble. Goldorak (Ufo Robo Grendizer en japonais), c’est bien plus qu’un manga de quatre volumes publié au Japon par Kodansha qui surfe la vague des mecha (pour mechaniks), ces robots contrôlés psychiquement par leurs propriétaires, un concept que Tezuka avait initié avec Astro Boy, le robot au grand cœur. Goldorak, c’est un phénomène de société, y compris en France, grâce à un anime lancé en 1975, une série télévisée de 74 épisodes de 26 minutes produite par Toeï animation, arrivée sur les écrans de Récré A2 (Antenne 2) le 3 juillet 1978 et qui vécut plusieurs rediffusions jusque dans les années 1990, une prestation qui impressionna durablement les jeunes téléspectateurs d’alors, les mêmes qui plébiscitent les mangas aujourd’hui.

Goldorak est un robot appartenant au Prince Actarus rescapé de la planète Euphor détruite par l’empire galactique de Vega et réfugié sur Terre. Mais Vega repère bientôt la cachette du prince qui, en dépit d’un tempérament pacifiste, aura fort à faire pour combattre ses ennemis et sauver la planète Terre de leurs projets de conquête. Grâce à Goldorak, il finit par triompher des forces du mal.

 Si le thème de Goldorak est un standard de la réflexion nippone sur le rôle de la science dans nos sociétés et celui de l’homme dans la préservation de notre planète, laissant paraître le traumatisme jamais effacé de la bombe atomique (on retrouve ce thème chez la plupart des grands auteurs nippons, de Tezuka à Miyazaki, en passant par Otomo), ce type de science-fiction (dont le lointain ancêtre est Flash Gordon) est dans l’air du temps et trouve sa consécration avec Star Wars (1977) que Goldorak précède pourtant chronologiquement. Il est d’ailleurs probable que la programmation de la série en France (1978) fait suite au succès de la saga de Lucas. Néanmoins, l’apport de Nagaï est précisément ce concept de « super-robot », un écho, de son propre aveu, de l’Astro Boy d’Osamu Tezuka mais recombiné avec l’armure des samouraïs qui peuplaient les cauchemars de son enfance.

Un mangaka classique

La révérence à Tezuka n’est pas étonnante pour un mangaka qui apprit précisément à lire dans Lost World, le premier grand succès du maître de Takarazuka. Né le 6 septembre 1945, un mois après l’explosion de la Bombe, Go Nagaï n’a pas vingt ans quand il vient frapper à la porte de Shôtarô Ishinomori, l’auteur de Cyborg 009, un manga qui jouit alors d’un immense succès populaire aussitôt adapté en dessins animés. Impressionné par l’enthousiasme et la qualité des dessins du jeune homme, Ishinomori l’engage comme assistant en septembre 1965. Pendant cinq ans, Go Nagaï s’attellera à cette tâche éprouvante, tout en parvenant à placer une de ses propres œuvres, une série humoristique, Meakashi Polikichi (1967), dans un magazine de l’éditeur Kôdansha.

L’année suivante, il atteint la notoriété avec Harenchi Gakuen (1968), un manga d’action pour adolescents (Shônen) qui obtient un succès retentissant dans les premières pages du tout-nouveau magazine Shônen Jump de Shûeisha, précisément celui qui vient fêter ses 40 ans cette année à Japan Expo. Grâce à Nagaï, cet hebdomadaire passe rapidement le cap du million d’exemplaires vendus. Le magazine de Shueisha incarne l’éclosion d’une nouvelle forme de bande dessinée destinée aux adolescents et aux jeunes adultes. Il faut dire que le mot « Harenchi » signifie « scandale » et « gakuen » : « école », deux mots pas forcément faits pour cohabiter ensemble… Les ligues de vertu ne manquèrent pas de réagir, en dépit d’un érotisme à peine exprimé qui fait sourire aujourd’hui. Dès lors, la série devient un phénomène générationnel. Nagaï est invité dans les shows télé et devient pour les uns, l’incarnation du mal absolu, pour les autres, le parangon de la jeunesse nipponne qui bouge. Bien entendu, Harenchi Gakuen (Shueisha, 1968) ne tarda pas à être traduit à l’écran (en prises de vue réelles) l’année suivante au grand dam des ligues parentales furieuses de cette notoriété accrue. Dans la foulée, il produit une autre série basée sur l’environnement scolaire (les lycéens sont ses premiers lecteurs), la redoutable famille de gangsters Abashiri (Abashiry Ikka, Akita Shonen, 1969).

Un vent de liberté

L’époque est à la prise de liberté par rapport aux grosses structures : Tezuka et Ishimori s’étaient mis à leur compte, avaient fondé leurs propres studios. Go Nagaï fera de même. Il fonde avec ses frères en avril 1969, sa société Dynamic Productions destinée à promouvoir son travail.

L’autre prise de liberté est créative : introduisant dans ses scénarios un zeste de sensualité et une pincée de violence dans l’action, il fait sortir le manga de sa gangue enfantine. En Europe, Barbarella de Forest (1967) et les premières BD de Hermann font la même chose, tandis qu’aux États-Unis, les comics anticipent le mouvement des droits civiques en mettant en scène des super-héros noirs. Le lectorat d’adolescents et de jeunes adultes répondit au quart de tour à cette sollicitation. Go Nagaï enchaîne les succès. Il aborde à chaque fois des thèmes et des angles inédits, audacieux pour l’époque :

L’érotisme : dans Harenshi Gakuen, une série qui, en dépit de l’absence de toute scène explicite, est considérée comme la première bande  dessinée érotique japonaise et inspira bon nombre de films live et de dessins animés OAV (vidéos produites pour le marché de la location sans passer par la télé) ; également dans Kekkô Kamen (Shueisha, 1974), une super-héroïne, étudiante aux atours sexy, porte seulement des bottes et une écharpe rouges et un masque de catcheur de Lucha Libre

Les super-robots pilotés avec Matzinger Z (1972), un mecha comprenant des éléments seulement disponibles sur le Mont Fuji, et destinés à combattre les forces du mal dirigées par le docteur Hell. Cette création va véritablement impulser le genre des mechas dans tout l’archipel. À sa suite, arrivent Ufo Robo Grendizer alias Goldorak (1975) puis, avec Ken Ikishawa, le robot transformable Getter Robo (Shogakukan, 1975) qui fit les délices de l’industrie du jouet.

Les magical girls, avec un manga pour filles (Shôjo). À la suite du feuilleton Ma sorcière bien aimée, Mitsuteru Yokoyama avait obtenu d’en faire une version en dessin animé et un manga, Sally la sorcière, qui est le premier magical girl manga. Go Nagaï surfe sur la vague en proposant Cutey Honey (1973) qui, à la mode des super-héroïnes, se transforme en redresseuse de torts. Plusieurs dessins animés et films en prise de vue réelles en seront tirés.

Les mangas d’horreur enfin. Il s’inspire de L’Enfer de Dante qu’il avait découvert enfant dans la version  japonaise illustrée par Gustave Doré, pour créer Mao Dante (Kodansha, 1971), qui raconte l’histoire d’un lycée sous l’emprise d’un être démoniaque, dont la publication fait scandale auprès des éducateurs au point d’être interrompue. Mais l’année suivante, il lance Devilman (Kodansha, 1972) dans le même registre –celui du thriller violent et complexe pimenté d’horreur autour d’un adolescent, Akira, possédé par un démon – qui constitue une avancée majeure de la bande dessinée pour les adultes dans l’archipel et dont l’influence est profonde auprès de la plupart des auteurs de la génération suivante, comme le groupe Clamp par exemple ou le Urasawa de Monster. Il s’ensuit une autre série qui affiche la couleur :  Violence Jack (Kodansha, 1973) une sorte de super-héros vivant dans une Terre post-apocalyptique. Ce manga est également précurseur d’un genre dont Ken le survivant (Shueisha, 1983) est le représentant le plus illustre. Violence Jack n’est autre que l’Akira de Devilman à la suite de son combat avec Satan.

Ce ne sont que quelques éléments saillants d’une production pléthorique qui n’a quasi pas été traduite en France : près de 250 séries différentes de manga, une soixantaine de dessins animés ou d’anime télé tirés de son œuvre et une trentaine de films ou série télé en live ! Elle lui vaut également de remporter notamment la 4ème édition du Kôdansha Manga Award avec Susanoô (1979).

C’est ce personnage considérable qui est présent à Japan Expo cette année, précisément pour fêter les 40 ans de Shônen Jump, le magazine qu’il a contribué à faire connaître.

Par Didier Pasamonik

Illustrations

Go Nagaï. Photo : DR / Japan Expo © Go Nagai / Dynamic Planning

Devilman © Go Nagai / Kodansha – 1972

Goldorak © Go Nagai / Shueisha – 1975

Harenchi Gakuen © Go Nagai / Shueisha – 1968

Kekko Kamen © Go Nagai / Shueisha – 1974

Violence Jack © Go Nagai / Kodansha – 1973


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Date:
Mardi, juin 17th, 2008 at 8 h 00 min
Categorie:
Actualités, BD Asiatique
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